Créer une marque de mode en 2020 - la vérité, rien que la vérité. Dites “je le jure”.


Je le jure. 

Cet article a pour vocation la transparence la plus totale sur la trépidante aventure de créer notre marque de mode en 2020. Pas besoin de préciser pourquoi on insiste sur le 2020, n’est-ce pas. 

Avant toute chose, vous devez savoir qu’à l’heure où j’écris cet article, notre marque n’est toujours pas officiellement lancée. En gros, nous n’avons toujours pas vendu de vêtements et les raisons vont suivre un peu plus loin (allez lisez l’article en entier, vous verrez). 

Pour vous expliquer tout ça, on a eu l’idée de faire une sorte d’ "expectations VS reality”, au risque de passer pour des instagrameuses qui emploient des phrases hyper tendance (on en rêve secrètement en fait), on a longuement hésité et finalement on va bien faire un “attentes VS réalités”. Ça le fait moins en français mais nous sommes une marque Made in France, ne l'oubliez pas. 

Alors, alors, par où commencer ? 

D’abord, contextualiser

J’ai pris la grande décision de créer ma marque de vêtements en décembre 2019, à la suite d’un stage en Finance légèrement chaotique, mais ce n'est pas le sujet évidemment. 

Ne sachant pas vraiment par où commencer, j’ai intégré dès janvier 2020 un incubateur pour me faire accompagner pendant 6 mois (big up à Incubaschool). 

Je m’étais fixé comme objectifs d’avoir créé ma structure, d'affiner précisément le modèle d’organisation de ma marque, de réfléchir à ma stratégie, que dis-je, mon plan d’attaque pour y arriver, et de m’entourer de spécialistes dans les principaux pôles qui ne sont pas mes domaines de compétences. 

Et devinez quoi ? 

I did it ! - enfin presque, on reviendra sur l’étape stratégie puisque j’ignorais en janvier 2020 que le monde entier allait être victime d’une pandémie. 

Entre temps il s’est passé beaucoup de choses, on a décidé de s’associer avec Lily, on a mis au point notre business model, et on s’est fixé comme objectif le lancement de la collection #1 avant les fêtes de fin d’année (je ris jaune là tout de suite, lisez l’article jusqu’au bout).

Et là où ça s’est subtilement compliqué, c’est pour la mise en place de la stratégie. 

Je dirais que ce qui m’a le plus surprise depuis le début de toute cette aventure, c’est la notion du temps et des délais.

Les délais pour absolument TOUT sont toujours plus longs que prévu ! 

Donc “Lily l’orga”, comme on la surnomme dans le métier, nous a établi un superbe rétro planning hyper bien planifié, détaillé, coloré, on pensait avoir été plutôt réalistes en anticipant même quelques galères et on croyait vraiment pouvoir s’y tenir (on l’a toujours hein, mais on y prête un peu moins attention du coup).

Mais que nenni ! Tout est beaucoup plus long

Le délai pour la paperasse administrative de la création - j’ai d’ailleurs été légèrement traumatisée et malmenée par l’administration du tribunal de commerce de Créteil, mais paraît-il que c’est monnaie courante, alors soit

Le délai pour réaliser les 1er prototypes,

Le délai pour lancer la fabrication,

Le délai de réponses des personnes qu’on sollicite par mail,

Le délai pour avoir une communauté sur Instagram,

Le dénominatif commun à tous ces points est quand même hyper essentiel, c’est de tomber sur les bonnes personnes. 

Trouver les bonnes personnes avec qui travailler

C’était une de mes plus grandes peurs en me lançant : me faire avoir par un de mes prestataires, et qu’on profite de mon statut de “jeune entrepreneure inexpérimentée”. 

Finalement, on a eu beaucoup de chance, même si je déteste cette expression. Toujours est-il qu’on a rencontré que des personnes hyper bienveillantes, et très douées. Que ce soit Annaelle, Samuel et Maxence pour le site internet, Caroline pour le stylisme / modélisme, et l'équipe de l'atelier en Vendée, tous ont à cœur de nous aider à accomplir notre mission, et elle n’est pas facile. 

Mais revenons à un élément fondamental de notre projet : 

Trouver un atelier de production

Qui corresponde à nos critères : en France, sans minimum de quantités, qui sache lire les patrons en 3D, qui puisse travailler sur 36 possibilités de tailles différentes, en qui on peut avoir confiance, qui soit dans notre budget, et qui n’ai pas mis la clé sous la porte pendant le premier confinement … le parcours du combattant, vraiment. 

Pour être tout à fait honnête, au début on a pas exclu l’idée de faire produire ailleurs en Europe. On avait entendu parler du Portugal, de l’Espagne ou encore de la Pologne. Et puis grâce à un ancien contact de Lily, on a trouvé un atelier en Vendée, et on a mis un point d’honneur à aller les rencontrer. 

Là, on a compris pourquoi on devait absolument faire produire nos vêtements en France, pourquoi les prix de fabrication étaient plus élevés et surtout pourquoi on allait devoir baisser notre marge. Et on l’a accepté, on en est même très fières. 

Nous avons été si bien reçues, toute une équipe réunie pour trouver des solutions, pour simplifier nos produits afin qu’ils soient moins coûteux. Il faut quand même savoir que dans cet atelier, sont produits des vêtements de marques haute couture alors comment vous dire, le fait qu’on nous considère dans le game c’est juste incroyable. Et ça nous a donné encore plus d’ambition, d’excitation !

On a donc revu nos calculs, modifié notre business plan, réajusté les prix de ventes en fonction des échanges avec l’atelier, (bravo à Lily pour sa détermination sans faille), on pensait presque toucher du bout des doigts le moment où on pourrait enfin produire nos premiers prototypes et les essayer... quand notre cher Président de la République a annoncé un second confinement. 

En soit, ça ne nous empêchait pas d’avancer, simplement au lieu d’attendre “quelques jours” avant d’obtenir un retour de l’atelier, on a attendu quelques semaines. 

Les délais on vous disait …

Et ces échanges par mail sur plusieurs semaines (sur des points essentiels mais toujours pas concrets), nous ont fait perdre tout espoir d’avoir nos prototypes début novembre et de lancer les premières précommandes en décembre. 

Et c’est là que je me dois de vous parler du nerf de la guerre : 

Le budget 

Je me rappelle du premier chèque que j’ai signé, c’était dans un immense hangar abritant un destockage de tissus de marques de luxe. On était tellement heureuses, c'était le début d'une longue suite de chèque effectués. 

Pour l'instant, on s’autofinance grâce à nos économies et à l’aide de nos proches. C’est grâce à ça que nous pouvons créer un joli site internet avec un algorithme, acheter les tissus, financer la collection #1 “test”, le stylisme et le modélisme en 3D par une équipe de freelance, le packaging, le shooting photo etc. etc. 

Bien évidemment on avait anticipé toutes ces dépenses, MAIS il y en a toujours des supplémentaires, soit auxquelles on a pas pensé, soit qu’on a sous-estimé ou alors des nouvelles, plus pertinentes que celles qu’on avait estimées au début. 

Donc tout est une question d’arbitrage : il faut choisir, renoncer, privilégier, prendre des décisions en ne sachant jamais si ce sont les bonnes. 

Ce qui m’amène à vous parler des deux prochains points : 

Les doutes, toujours

En fait c’est simple, on doute de tout. Choisissons-nous le bon atelier ? Au bon prix ? Les bons tissus ? Les bonnes personnes avec qui bosser ? La bonne stratégie ? Est-ce que ça vous plaira ? (on s'en pose bien cent autres, mais après l’article sera trop long)

Et personne ne pourra nous rassurer tant que vous n’aurez pas commandé, reçu et essayé nos produits, qu’ils vous plaisent et surtout, que vous vous sentiez bien dedans.

Le stress comme nouveau quotidien

C’est devenu ça mon quotidien : 

Recevoir un devis méga important, évidemment beaucoup plus élevé que nos moyens, un vendredi à 19h et y penser tout le “week-no-end”* - le stress

Se bloquer le cou. Aller chez l'ostéo, être immobilisée, shootée aux décontractants musculaires, pendant plusieurs jours - stresser encore plus 

Vouloir tout arrêter, de peur que ce soit un fiasco, dans quoi on s’est lancées ?!, et si on échoue ?! - le stress

Les week-no-end et notre entourage, qui nous dit qu’on ne va pas tenir sur le long terme, d’aller se détendre alors qu’on est en confinement et que absolument rien ne peut nous détendre dans un 35 m2 sans baignoire - le stress 

Les attentes de notre entourage, aussi bienveillant soit-il, qui nous rajoutent clairement une pression supplémentaire sur les épaules : alors ça avance ? tu en es où ? ça sort quand ? 

Comment vous dire… quand nous même on ne sait pas quand ça sort, tout ça devient très pesant, et on se dit qu’on a pas le droit à l’erreur. Alors qu’en fait, on a carrément le droit à l’erreur ! 

Se re bloquer le cou, et qu’on te dise que c’est parce que tu es trop stressée - le stress 

*week-no-end : travailler le samedi et le dimanche et être fatiguée le lundi matin 

Mais bon, mon quotidien, c’est aussi d’imaginer la mode de demain, et ça c’est plutôt très cool.

Et je vous l’avais promis, le meilleur pour la fin : 

Les réseaux sociaux

On voit beaucoup de success stories qui sont nées sur les réseaux sociaux, alors on se surprend à rêver, à penser que ça peut nous arriver (et on y croit encore hein), on se dit que notre contenu et nos idées sont de qualité (voir même géniales, vu qu’on se kiffe) et que forcément le nombre d’abonnés va grimper mais … c’est long, très long. 

Et c’est un cercle vicieux, ça rame avec l’atelier donc pas de prototype, pas de prototype, pas de shooting photo, pas de shooting photo, pas de contenu pertinent de nos produits, pas de contenu pertinent de nos produits, pas de grimpage d’abonnés, pas de grimpage d’abonnés, stress, doutes, stress, doutes, blocage du cou, ostéo…

Il y a une sorte de guide des bonnes pratiques sur Instagram que toutes les marques ou influenceuses font (genre il faut poster à telle heure, avoir différents types de contenus, faire des reels, faire des lives, faire des concours etc. etc.) et même si on a 25 ans et qu’on a grandi avec les réseaux sociaux, c’est pas inné pour tout le monde, surtout quand il s’agit de parler de nos produits - qu’on a pas encore -. 

D’autant plus qu’il y a clairement un mythe autour du nombre d’abonnés sur Instagram, comme-ci au-dessus d’un certain nombre de followers on était enfin légitimes à être écoutées, à pouvoir contacter des personnes qui ont encore plus d’abonnés, et qui vont nous ramener encore plus d’abonnés. Mais avant d’atteindre ce nombre, c’est la galère. 

Il faut bien évidemment nuancer

Instagram c’est aussi pour l’instant, le moyen le plus direct de sonder nos futures clientes, de les faire participer, de les rencontrer même si pour l’instant ce n’est que virtuel. Et quelle satisfaction, quelle joie, quand on nous écrit en message privé “bravo pour ce que vous faites, je me sens moins seule, j’ai hâte de pouvoir acheter des vêtements qui m’iront enfin à moi”. 

C’est pour ça qu’on le fait. 

Au delà du fait que je rêve de créer mon entreprise depuis toute jeune, ce que je veux accomplir avec Isaia, c’est libérer les femmes de toutes les injonctions qu’elles subissent, surtout dans l’industrie de la mode, qui soyons honnêtes, nous fait nous sentir “jamais assez bien foutue” et qui cause bien plus de traumatismes qu’une simple “frustration” de ne pas pouvoir acheter ce qu’on désire. 

Une liberté sans pareille 

Ok prendre des décisions c’est stressant, mais on a pas assez précisé qu’on adore ce qu’on fait, ça nous passionne. Déjà, parce que à titre personnel, j’ai toujours voulu “être ma propre patronne”, et même si pour l’instant rien a été accompli et que seul l’avenir sait si Isaia va marcher, je suis exactement là où je voudrais être, plus épanouie que je ne l’ai jamais été. 

Ça vaut bien quelques visites chez l’ostéo, vous trouvez pas ? 

Quand je doute, je me pose souvent la question : pourquoi je fais tout ça ? Et ça va mieux, parce que les raisons qui me poussent à entreprendre sont bien plus importantes que mes doutes ou mes crises d’angoisse, elles méritent d’être défendues, d’être portées le plus loin possible, d’être partagées. 

Ce n’est pas juste une question de vêtements, c’est une croisade pour le bien-être des femmes que j’entreprends. 

Enfin bref, en conclusion je dirais que créer une marque de mode en 2020 c’est un peu comme vivre les montagnes russes des émotions. 

On est mitigées entre être surexcitées dès qu’on apprend une bonne nouvelle, et vouloir baisser les bras quand on doute, ou qu’on est fatiguées mentalement, ce qui arrive très, très fréquemment.

Et même si on écoute des podcasts d’entrepreneur(e)s qui jurent que c’est normal et qu’eux ou elles aussi sont passé(e)s par là, mais que la chance est pour beaucoup dans leur réussite, ça nous motive à tout déchirer. Mais on se sent souvent seules, sur un radeau, au milieu d’un océan de questions. Voilà la vérité, rien que la vérité. 

Sarah


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